“Des Vivants” : quand “What a Life” transforme une scène ordinaire en un moment suspendu
- Pierre Howard

- 19 nov. 2025
- 3 min de lecture
Dans l’épisode 5 de “Des Vivants”, la série de Jean-Xavier de Lestrade diffusée sur France 2, un choix musical inattendu surgit au cœur d’une scène pourtant ancrée dans la mémoire collective. Le groupe de rescapés réuni autour d’un café entonne “What a Life”, le titre lumineux du groupe danois Scarlet Pleasure, sorti plusieurs années après les événements reconstitués. Un anachronisme assumé, presque déconcertant au premier regard, mais qui finit par toucher profondément et par donner à la scène une force inattendue.
L’épisode s’ouvre dans l’atmosphère feutrée du Poinçonneur, un bistrot parisien reconstitué avec chaleur. Les “potages”, comme se surnomment les sept rescapés du Bataclan, s’y réunissent pour continuer ce qu’ils ont entrepris ensemble : comprendre, poser des mots sur l’invisible, se soutenir dans ce long retour à la vie. L’endroit évoque sans le vouloir les terrasses vivantes de l’est parisien le soir du 13 novembre 2015, avant que les minutes ne se déchirent et ne basculent dans une violence qui a bouleversé le pays.
Les discussions, elles, oscillent entre sérieux et pudeur. Les démarches administratives, la question des indemnisations et les termes juridiques qui assènent une froideur supplémentaire à la douleur. “Préjudice d’agrément” ou “préjudice sexuel”… des mots techniques pour des vies fracassées, pour des réalités humaines que le langage peine à contenir. Pourtant, malgré la lourdeur du sujet, la scène reste habitée par une douceur étrange : celle d’un groupe qui avance ensemble, coûte que coûte.

C’est alors qu’un geste furtif change le ton de la réunion. Arnaud, interprété par Benjamin Lavernhe, attrape une guitare et en fait naître les premières notes de “What a Life”. Le morceau n’appartient pas à l’époque ; il est même devenu emblématique du film “Drunk”, sorti bien plus tard. Il ne fait pas partie de la culture musicale rock des fans d’Eagles of Death Metal. Mais quelque chose, dans sa mélodie et dans ses paroles, trouve miraculeusement sa place.
La conversation se suspend, les regards se lèvent, et les premières voix rejoignent celle d’Arnaud. Le café se transforme, presque sans qu’on s’en aperçoive, en une petite chorale improvisée. Le refrain, lui, résonne avec une intensité nouvelle :“Quelle vie, quelle nuit… Je ne sais pas où je serai dans cinq ans, mais pour l’instant je suis jeune et vivant.”
Dans le contexte de la série, ces mots prennent un relief bouleversant. Ils parlent à la fois des instants de légèreté qui ont précédé la tragédie, de la part de soi qui s’est effondrée ce soir-là, et de la force parfois fragile qu’il faut pour continuer d’avancer. Sous les voix réunies, c’est tout un équilibre qui s’esquisse : la blessure encore vive, le courage de se reconstruire, et la pulsion de vie qui, malgré tout, surgit.
L’anachronisme musical pourrait dérouter : la chanson n’existait pas en 2015, elle porte un autre imaginaire, une autre époque, et semble d’abord éloignée du réalisme minutieux que revendique la série. Mais ce décalage devient finalement un parti pris qui enrichit la scène. Les aléas de droits musicaux ont peut-être ouvert la voie à ce choix, mais la réalisation en a fait un geste artistique assumé : utiliser une chanson connue de tous, marquée par une culture populaire récente, pour traduire la transition entre l’épreuve intime et la mémoire collective.
Cette intention se révèle pleinement lorsque Charlotte, sauvée par Sébastien le soir de l’attentat alors qu’elle était enceinte, apparaît soudain avec son bébé. Le chant se fait plus doux, presque chuchoté. La mélodie prend des allures de berceuse. Le cadre change, la respiration aussi. Ce n’est plus seulement un groupe de rescapés qui chante, mais plusieurs générations qui se répondent, se complètent, se transmettent quelque chose de plus essentiel que des mots.
Car au fond, c’est cela que cherche “Des Vivants” : raconter comment une histoire individuelle peut devenir une histoire commune. Comment un détail — une chanson, un geste, une note de guitare — peut faire ressurgir la vie dans des espaces marqués par l’indicible. Comment un anachronisme apparent peut devenir un pont entre ce qui a été vécu et ce qui continue de se transmettre.
Et dans cette scène précise, le message devient limpide : que le passé ne s’éteint pas, qu’il se partage, se transforme, et trouve parfois une manière inattendue de résonner, encore et toujours.





















Commentaires