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Richard Desjardins : Les larmes et les secrets d’une légende à 77 ans

  • Photo du rédacteur: Auriane Laurent
    Auriane Laurent
  • 5 janv.
  • 4 min de lecture

Le nom de Richard Desjardins résonne comme une voix ancienne et familière dans les vallées de l’Abitibi, sur les rives des lacs nordiques et jusque dans les rues animées de Montréal. À 77 ans, celui qui est né le 16 mars 1948 à Rouyn-Noranda demeure l’une des figures les plus emblématiques, les plus respectées et les plus intègres de la culture canadienne. Poète engagé, chanteur à la voix grave et habitée, documentariste courageux, il incarne depuis plus d’un demi-siècle une parole rare, libre, souvent dérangeante, toujours profondément humaine.


Mais derrière l’image publique de l’artiste militant, derrière cette posture de roc inébranlable face aux injustices sociales et environnementales, se cache un homme fragile, traversé par les doutes, les pertes et une solitude longtemps tue. Aujourd’hui, avec une sincérité désarmante, Richard Desjardins accepte de regarder en arrière et de laisser entrevoir les blessures invisibles qui ont façonné son œuvre autant que ses combats.



Il a grandi dans une famille ouvrière, dans un univers où la dureté du quotidien ne laissait que peu de place à l’insouciance. Son père, Fernand, travaillait dans les mines, exposé à la poussière et à la fatigue qui usent les corps trop tôt. Sa mère, Marie-Claire, tenait la maison avec une rigueur silencieuse, portant à bout de bras une famille où chaque dollar comptait. Dans cet environnement rude, la poésie et la musique sont devenues pour le jeune Richard une échappatoire, presque une nécessité vitale. Lire, écrire, écouter les mots, c’était déjà résister.



Avant d’être reconnu comme un artiste majeur, Richard Desjardins a connu le travail manuel. Il a été mineur, ouvrier du bâtiment, homme de terrain. Cette proximité avec le monde ouvrier n’a jamais quitté son regard ni sa plume. Elle imprègne ses chansons, ses textes, sa manière de dire le réel sans fard. Chez lui, l’art n’a jamais été une posture esthétique, mais un prolongement direct de la vie.



Sa carrière musicale débute dans les années 1970 avec le groupe Abitibi. L’aventure est intense, mais fragile. Lorsque le groupe se dissout à la fin de la décennie, Richard vit cet échec comme un effondrement personnel. Il raconte avoir pleuré seul dans sa petite maison de Rouyn-Noranda, persuadé que ses rêves venaient de se briser définitivement. Pourtant, c’est précisément dans cette chute que va naître l’artiste solo que le Québec apprendra à aimer profondément.



En solo, Richard Desjardins trouve sa voix. Les albums Les derniers humains en 1981, puis surtout Tu m’aimes-tu en 1990, deviennent des œuvres majeures de la chanson québécoise. Ce dernier, vendu à plus de 100 000 exemplaires, touche un public immense sans jamais trahir l’exigence poétique de son auteur. Ses chansons parlent d’amour, de dignité, de colère, de tendresse et de fractures sociales. Elles ne cherchent pas à séduire, mais à dire vrai.


Cependant, réduire Richard Desjardins à un chanteur serait une erreur. Il est aussi une conscience sociale, un homme pour qui l’engagement n’a jamais été un slogan. Son incursion dans le cinéma documentaire marque un tournant décisif. Avec L’Erreur boréale, réalisé en 1999 avec Louis Bélanger, il dénonce la déforestation massive et les ravages causés par l’exploitation industrielle des forêts québécoises. Le film provoque un choc, un débat national, et fait vaciller des certitudes politiques.


Derrière ce documentaire devenu culte se cache pourtant une immense fatigue. Richard raconte aujourd’hui l’épuisement total, les journées de dix heures passées seul dans les bois, le poids psychologique de la responsabilité. Voir sa région natale, ses forêts, son territoire intime détruit, était pour lui une douleur personnelle. Il avait le sentiment que son enfance, ses souvenirs, sa mémoire collective étaient littéralement passés sous la hache.



Mais les combats publics, aussi éprouvants soient-ils, n’ont jamais été aussi dévastateurs que les blessures privées. La plus profonde reste sans doute la perte de son père, décédé en 1985 d’une maladie pulmonaire causée par les années passées dans les mines. Cette disparition marque un avant et un après dans la vie de Richard Desjardins. "Mon père est celui qui m’a donné de la force", confie-t-il avec une émotion contenue. Le deuil transforme son rapport au monde, à la colère, à la tendresse. Chaque larme devient une note, chaque souvenir une ligne de poésie.


Même les déceptions professionnelles, comme l’accueil plus froid réservé à l’album Kanasuta en 2003, paraissent secondaires face à ce vide intime. Richard ne s’est jamais plaint, mais il admet aujourd’hui que certaines blessures ont mis des années à cicatriser, et que le silence a souvent été son seul refuge.



Sa vie amoureuse, longtemps protégée du regard public, n’a pas été épargnée par les tensions. Marié pendant plus de vingt ans à la journaliste et écrivaine Lise Bissonnette, il reconnaît avec une honnêteté rare que sa nature introvertie et les exigences de sa carrière ont parfois creusé une distance douloureuse. "Je me sens triste parce que parfois je la laisse seule", avouait-il à l’époque, évoquant ces nuits d’hôtel passées loin de celle qu’il considérait comme sa plus grande alliée.


Malgré une réussite financière réelle — environ cinq millions de dollars canadiens issus de centaines de milliers d’albums vendus et de nombreuses tournées — Richard Desjardins n’a jamais changé de mode de vie. Entre son logement montréalais et sa cabane en bois en Abitibi, il mène une existence simple, presque effacée. Il préfère la compagnie des arbres et des lacs aux mondanités, la lenteur des saisons aux tapis rouges. Sa vieille Jeep et sa modeste voiture hybride disent beaucoup de son rapport au monde.


Aujourd’hui, à 77 ans, Richard Desjardins ne regarde pas son parcours avec amertume. Il reconnaît enfin que les épreuves, la solitude, les pertes et les doutes ont été les matériaux essentiels de son œuvre. Il demeure cette voix singulière qui parle pour ceux qu’on n’entend pas, ce "peuple invisible" qu’il a su incarner mieux que quiconque.


Sa confession tardive n’est pas un adieu, mais un geste de transmission. Un rappel que derrière les grandes chansons et les combats publics se cachent toujours des larmes discrètes, des silences lourds et une humanité profonde. Richard Desjardins reste, aujourd’hui encore, une conscience vivante, fragile et nécessaire.


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