"Je vais mal..." : à 82 ans, Serge Lama lucide sur sa condition, face au temps qui passe, entre lucidité, douleur et fidélité à la chanson
- Théo Ruisseau

- il y a 1 jour
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À 82 ans, Serge Lama regarde sa vie avec une lucidité désarmante, sans fard ni illusion, mais avec cette élégance grave qui a toujours caractérisé l’homme autant que l’artiste. Figure incontournable de la chanson française, voix marquée par l’émotion et les mots, il a récemment confié une phrase simple, presque brutale dans sa sincérité : "Je vais bien, mais je vais mal." Une confession qui résume à elle seule l’état d’esprit d’un artiste arrivé à un moment charnière de son existence, où l’élan créatif demeure intact, tandis que le corps, lui, impose ses limites.
Depuis plusieurs années déjà, Serge Lama a mis un terme définitif à sa carrière scénique. Une décision longuement mûrie, assumée, et surtout irrévocable. Celui qui a porté sur scène des titres devenus mythiques comme "Je suis malade", "D’aventures en aventures", "Femme, femme, femme" ou encore "Les p’tites femmes de Pigalle" a choisi de s’arrêter avant que la scène ne le trahisse. Non par lassitude, mais par respect. Respect pour son art, pour le public, et pour lui-même.
Dans de précédentes interviews, il avait déjà expliqué ce choix avec une franchise désarmante : "Il y a un moment où les choses s’arrêtent. Il faut savoir qu’on vieillit, que mon corps me fait beaucoup souffrir, que j’ai beaucoup de problèmes inhérents au temps qui passe. Alors j’ai décidé que c’était fini." Des mots qui traduisent une conscience aiguë du temps qui s’écoule, mais aussi une volonté de ne pas céder à l’acharnement. Pour Serge Lama, monter sur scène n’est pas un geste anodin. C’est un engagement total, physique et émotionnel, qu’il refuse désormais de vivre à moitié.
La douleur, aujourd’hui, fait partie de son quotidien. Il l’évoque sans détour, sans chercher à apitoyer. "Je ne peux pas aller chanter vu que je ne peux pas rester debout trop longtemps, parce que j’ai trop mal", confie-t-il. Pour lui, chanter assis n’est pas une option. Non par orgueil, mais par fidélité à une certaine idée de la chanson. La scène, telle qu’il l’a toujours vécue, exige une présence pleine, un corps en mouvement, une tension vivante entre l’artiste et le public. Ce corps-là, il sait désormais qu’il ne peut plus le donner.

Récompensé d’une Victoire d’honneur en 2023, Serge Lama n’a pourtant jamais cessé de travailler. S’il a quitté les projecteurs des grandes salles, il est resté profondément actif, animé par une curiosité intacte et un amour inaltérable des mots. Loin de se retirer dans le silence, il a choisi de réinventer sa manière de créer. L’an dernier, il a ainsi dévoilé un album singulier intitulé "Poètes", un projet récitatif dans lequel il prête sa voix à de grands textes de la littérature française, d’Arthur Rimbaud à Alfred de Musset, mis en musique par Augustin Charnet.
Ce projet illustre parfaitement l’état d’esprit de Serge Lama aujourd’hui. S’il ne peut plus offrir son corps à la scène, il continue d’offrir sa voix, son souffle, son interprétation. "Je travaille sur les poèmes des autres", explique-t-il avec humilité, comme s’il se plaçait désormais au service des mots, plus encore qu’au centre de l’attention. Une manière de transmettre, de prolonger le dialogue avec le public autrement, sans renier ce qu’il est.
Cette période de sa vie est aussi marquée par un regard rétrospectif, nourri de souvenirs, de choix assumés et parfois de regrets silencieux. Serge Lama n’idéalise rien. Il sait que la longévité artistique a un prix, et que le corps finit toujours par rappeler à l’ordre. Dans un entretien récent, il confiait être "cassé de partout", allant jusqu’à se décrire comme "une lourde charge" pour sa femme, Luana. Des mots durs, mais révélateurs d’un homme qui refuse le déni et affronte sa réalité avec une honnêteté rare.
C’est dans ce contexte qu’est né le documentaire "Serge Lama – le film", attendu en salles dès le 11 février, jour de son 83e anniversaire. Ce projet n’est pas un adieu supplémentaire, mais plutôt un regard posé sur un parcours exceptionnel, raconté par celui qui l’a vécu. À travers ce film, Serge Lama se raconte, revisite ses combats, ses succès, ses blessures, sans chercher à enjoliver. Il y apparaît tel qu’il est aujourd’hui : un homme marqué par la vie, mais toujours habité par la musique et la poésie.
Lors de sa prise de parole sur RTL, à l’occasion de la sortie du documentaire, il a tenu à clarifier une chose essentielle : son départ de la scène est définitif. "Les adieux à la scène, ce n’est pas des adieux aux disques. Ce n’est pas la même chose. La scène, c’est une chose. Ça, j’ai fait mes adieux et c’est définitif." Une déclaration ferme, presque protectrice, comme pour se prémunir de toute tentation de retour. Contrairement à d’autres artistes qui ont choisi de revenir sur leur décision, Serge Lama assume pleinement son choix. Il va même plus loin, estimant que ces retours peuvent parfois porter atteinte à l’essence même de la chanson.
"Pour moi, c’est une insulte à la chanson elle-même", affirme-t-il, sans agressivité, mais avec conviction. Il évoque alors Charles Trenet, et précise : "Je n’ai pas voulu faire mon Trenet et je suis resté dans mon fauteuil." Une phrase à la fois tendre et lucide, qui résume son rapport à la dignité artistique. Serge Lama préfère se souvenir de la scène telle qu’il l’a aimée, plutôt que de la vivre diminué.

Aujourd’hui, il avance à un autre rythme. Un rythme plus lent, parfois douloureux, mais toujours habité par le sens. S’il dit "je vais mal", c’est parce que son corps le fait souffrir, parce que certaines portes se sont refermées. Mais lorsqu’il ajoute "je vais bien", c’est parce qu’il continue de créer, de penser, de transmettre. Parce qu’il a encore des projets, des idées, des envies de mots.
Dans un paysage artistique souvent marqué par la peur de disparaître, Serge Lama offre un témoignage rare : celui d’un homme qui accepte le passage du temps sans renier ce qu’il a été. Il ne cherche pas à lutter contre l’inévitable, mais à l’accompagner avec dignité. Sa parole, aujourd’hui, touche autant que ses chansons autrefois. Peut-être parce qu’elle est débarrassée de toute mise en scène, réduite à l’essentiel.
Serge Lama n’est plus sur scène, mais il est toujours là. Dans ses mots, dans sa voix, dans cette manière unique de dire la vie, la douleur et la beauté fragile de l’existence. Et c’est peut-être là, finalement, que réside sa plus grande fidélité à la chanson.

















































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