Ajaccio sous le choc : les parents de Mouhamed Gueye annoncent vouloir porter plainte après la mort de leur fils abattu par la police
- Maxime Lemoine

- 23 déc. 2025
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Dernière mise à jour : 25 déc. 2025
Ajaccio s’est réveillée dans un silence lourd ce dimanche matin, encore marquée par les événements tragiques survenus la veille en plein cœur de la ville. Samedi, en fin de matinée, Mouhamed Gueye, un jeune homme de 26 ans, a été abattu par des policiers lors d’une intervention sur le cours Napoléon, une artère centrale et très fréquentée de la cité impériale. Originaire du Sénégal, titulaire d’un visa étudiant et installé depuis plusieurs mois en Corse, le jeune homme est décédé après avoir été touché par trois tirs. Moins de vingt-quatre heures après le drame, ses parents, restés au Sénégal, ont fait savoir par la voix de leur avocate qu’ils entendaient déposer plainte pour homicide volontaire aggravé.
L’annonce a été confirmée ce dimanche par Maître Alija Fazaï-Codaccioni, avocate inscrite au barreau d’Ajaccio, qui représente la famille de la victime. "Le père et la mère de Mouhamed Gueye vivent au Sénégal. J’attends qu’ils me fassent parvenir leur livret de famille ainsi qu’une procuration. À réception de ces documents, je solliciterai un permis d’inhumer, puis je déposerai plainte pour homicide volontaire aggravé", a-t-elle déclaré. Une démarche lourde de sens, qui marque l’ouverture d’un long chemin judiciaire et ravive un débat sensible sur l’usage de la force par les forces de l’ordre.
Les faits se sont déroulés dans un contexte particulièrement tendu. Selon les premiers éléments communiqués par le parquet d’Ajaccio, Mouhamed Gueye aurait été impliqué dans une première altercation quelques heures avant le drame. Dans un bar de la ville, une dispute aurait éclaté avec le personnel et une cliente. Au cours de cet incident, le jeune homme aurait exhibé un couteau de cuisine et tenté de porter des coups, avant d’être expulsé de l’établissement. Les forces de l’ordre n’auraient alors pas encore été sollicitées, mais l’épisode aurait constitué le point de départ d’une série de comportements jugés inquiétants.

Après cet événement, Mouhamed Gueye aurait quitté les lieux et poursuivi sa déambulation à trottinette, selon les termes employés par le procureur, en partant de la rocade pour rejoindre le cours Napoléon. Cette zone, particulièrement animée en cette période de fêtes de fin d’année, se situe à proximité immédiate du marché de Noël, où de nombreux passants, familles et commerçants étaient présents au moment des faits. Plusieurs témoignages évoquent un homme se montrant agressif, brandissant deux couteaux de cuisine et proférant des menaces à l’encontre de commerçants et de passants.
Alertée, la police est intervenue alors que l’individu poursuivait sa progression sur le cours Napoléon. D’après le parquet, Mouhamed Gueye refusait d’obéir aux injonctions des policiers et aurait même lancé sa trottinette en direction des fonctionnaires, sans toutefois les atteindre. Les forces de l’ordre lui auraient demandé à plusieurs reprises de lâcher ses armes blanches. Une tentative d’usage d’un pistolet à impulsion électrique aurait été effectuée, sans succès.
La situation aurait alors dégénéré en quelques instants. Selon une source proche du dossier citée par la presse nationale, le jeune homme se serait dirigé vers l’un des policiers, un couteau à la main. C’est à ce moment-là que les policiers auraient ouvert le feu, tirant à trois reprises. Mouhamed Gueye s’est effondré et n’a pas survécu à ses blessures. Un policier a été légèrement blessé à la main lors de l’intervention.
Rapidement, les premières réactions ont mis en lumière des versions contrastées. Du côté du parquet, le procureur de la République d’Ajaccio, Nicolas Septe, a souligné dans un communiqué que les policiers avaient tenté "tout leur possible" pour éviter l’usage de leur arme. "Les premiers passants auditionnés indiquaient que les policiers avaient fait tout leur possible pour intimer à l’individu de lâcher son couteau et ont repoussé le plus possible l’échéance pour faire usage de leur arme. Pour eux, les policiers n’avaient plus d’autre alternative pour sauvegarder leur intégrité et celle d’autrui", a-t-il précisé.

Le procureur a également détaillé le déroulement de l’intervention, évoquant des tentatives de maîtrise à l’aide de mobilier urbain. "Des policiers tentaient de venir le maîtriser avec du mobilier, table haute ou chaise, en le bloquant contre une grille. L’individu arrivait à repousser le policier, puis se dirigeait précipitamment vers deux autres policiers qui lui demandaient une nouvelle fois de lâcher son couteau", a-t-il ajouté. À ce stade de la procédure, l’Inspection générale de la police nationale n’a pas été saisie.
Du côté de la défense de la famille, le discours se veut plus interrogatif. Selon Ici RCFM, qui cite Maître Fazaï-Codaccioni, Mouhamed Gueye souffrait de troubles psychiatriques et travaillait dans un restaurant d’Ajaccio. Un élément essentiel, selon l’avocate, pour comprendre le contexte et la nature de l’intervention policière. "La légitime défense doit être proportionnée", a-t-elle rappelé, soulignant que l’enquête devra notamment éclaircir les circonstances du troisième tir. "Il faudra comprendre pourquoi un tir a été effectué alors qu’il était au sol", a-t-elle insisté.
L’avocate demande également que l’enquête soit confiée à la gendarmerie et non à la Direction interdépartementale de la police nationale de Corse-du-Sud, comme l’a décidé le parquet. Une requête fréquente dans ce type d’affaires, destinée à garantir, selon la défense, une plus grande impartialité dans l’établissement des faits.
Au-delà de la procédure judiciaire, la mort de Mouhamed Gueye soulève de nombreuses questions humaines et sociétales. À 26 ans, le jeune homme était venu en France avec un projet d’études, porteur d’un visa étudiant et d’une volonté d’insertion. Son parcours, encore en grande partie méconnu du grand public, se retrouve brutalement résumé à une succession de faits violents et à une fin tragique sur la voie publique. Pour ses parents, restés au Sénégal, le choc est immense. La distance géographique, l’attente des démarches administratives, et l’impossibilité immédiate de se recueillir sur la dépouille de leur fils ajoutent à la douleur.

À Ajaccio, l’émotion est palpable. Si certains habitants expriment leur compréhension face à une intervention policière jugée nécessaire dans un contexte de danger immédiat, d’autres s’interrogent sur la gestion de situations impliquant des personnes en détresse psychologique. La question de l’accompagnement psychiatrique, de la formation des forces de l’ordre et des alternatives à l’usage des armes létales revient avec insistance dans les discussions.
L’enquête devra désormais établir, de manière précise et rigoureuse, la chronologie exacte des faits, les distances, les perceptions de chacun et les décisions prises en quelques secondes. Elle devra aussi répondre aux interrogations soulevées par la famille, notamment sur la proportionnalité de la riposte et sur les possibilités qui existaient, ou non, d’éviter une issue fatale.

Dans l’attente des conclusions judiciaires, une famille pleure un fils, une ville tente de comprendre, et la société se retrouve une nouvelle fois confrontée à une réalité complexe, où se croisent sécurité publique, souffrance psychique et usage de la force. Le temps de la justice sera long, mais il sera déterminant pour apaiser, autant que possible, les blessures laissées par ce drame.

















































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