Claude François : comment “Le Mal aimé” a trouvé une seconde vie et bouleversé le monde, près de cinquante ans après sa naissance
- Pierre Howard

- 21 déc. 2025
- 5 min de lecture
Il arrive parfois qu’une chanson traverse le temps en silence, comme endormie, attendant le moment précis où elle pourra à nouveau toucher les cœurs. Pendant des décennies, Le Mal aimé de Claude François est restée dans l’ombre de ses plus grands tubes, connue des fidèles, mais rarement citée parmi les titres emblématiques de l’artiste. Et pourtant, près d’un demi-siècle après sa sortie en 1974, ce morceau a connu une renaissance aussi inattendue que spectaculaire. Une résurrection musicale portée par un simple film publicitaire de Noël, qui a transformé une chanson jugée autrefois discrète en un phénomène mondial chargé d’émotion.
Depuis plusieurs semaines, une phrase résonne dans l’esprit de millions de personnes, parfois sans même qu’elles sachent qui en est l’auteur : "Je suis le mal aimé". Ces mots, empreints de solitude et de fragilité, ont trouvé un écho universel grâce à une publicité signée Intermarché, diffusée au début du mois de décembre 2025. Ce spot, devenu viral en quelques jours, a non seulement bouleversé le public, mais aussi redonné à Claude François une place centrale dans le paysage musical contemporain.
À l’origine de cet engouement planétaire, un court métrage d’animation racontant l’histoire d’un loup solitaire. Rejeté par les autres animaux de la forêt, ce loup tente désespérément de changer son image. Pour être accepté, il décide de devenir végétarien, de cuisiner des plats à base de légumes, espérant ainsi gagner la confiance et l’affection de ceux qui le craignent. Une histoire simple, presque enfantine, mais profondément symbolique. Le sentiment d’exclusion, le désir d’être aimé, la quête de reconnaissance : autant de thèmes universels que la musique de Claude François vient sublimer avec une justesse troublante.

Très vite, la publicité dépasse le cadre habituel des campagnes de fin d’année. Partagée massivement sur les réseaux sociaux, reprise dans des dizaines de pays, elle cumule en quelques semaines plus de 600 millions de vues. Certains experts estiment qu’elle pourrait prochainement franchir le cap symbolique du milliard de visionnages, un chiffre rarement atteint pour un spot publicitaire. Sa diffusion lors d’événements très suivis, comme l’élection de Miss France, a contribué à amplifier encore davantage son rayonnement.
Mais au-delà des chiffres, c’est l’émotion suscitée qui impressionne le plus. De nombreux internautes confient avoir été bouleversés, parfois jusqu’aux larmes, sans toujours comprendre immédiatement pourquoi. La réponse se trouve souvent dans la musique. Le Mal aimé, avec sa mélodie douce et mélancolique, épouse parfaitement le récit du loup rejeté. La chanson agit comme une voix intérieure, traduisant ce que le personnage ne peut exprimer avec des mots. Ce mariage entre image et musique a créé une alchimie rare, capable de toucher un public bien plus large que celui des admirateurs historiques de Claude François.
Sortie en 1974, Le Mal aimé n’avait jamais connu un tel destin. À l’époque, la chanson était passée relativement inaperçue, éclipsée par les grands succès populaires du chanteur. Elle n’en restait pas moins profondément sincère, révélant une facette plus vulnérable de l’artiste. Aujourd’hui, ce sont justement ces qualités qui séduisent une nouvelle génération d’auditeurs, parfois très éloignée de l’univers musical des années 1970.
Les plateformes de streaming ont rapidement enregistré l’impact de ce regain d’intérêt. Sur Spotify, les écoutes de Le Mal aimé ont bondi de plus de 200 % à l’échelle mondiale, avec des hausses encore plus spectaculaires dans certains pays où les chiffres ont été multipliés par quatre. Deezer observe une tendance similaire, confirmant que le phénomène dépasse largement les frontières françaises. Pour beaucoup de jeunes auditeurs, cette chanson est une découverte totale, écoutée sans a priori, détachée de l’image iconique de Claude François, mais chargée d’une émotion brute et universelle.

La famille du chanteur n’est pas restée indifférente face à cette vague d’amour tardive. Claude François Jr., son fils, a reconnu avoir été profondément touché en découvrant la publicité dans sa version finale. Dans une interview accordée à TV Mag, il confie ne pas avoir mesuré immédiatement la portée émotionnelle de cette utilisation. "Quand on m’a parlé du projet, je savais que ce serait beau, mais je n’imaginais pas un tel impact", explique-t-il. En voyant le spot terminé, il a été frappé par la justesse avec laquelle la chanson s’intégrait au récit, comme si elle avait toujours été destinée à accompagner cette histoire.
Selon lui, cette publicité a permis à Le Mal aimé de voyager bien au-delà de la France, touchant un public international parfois peu familier de la chanson française. Il parle d’un succès exceptionnel, presque irréel. "On nous avait prévenus qu’il pourrait y avoir beaucoup d’engouement, mais personne ne s’attendait à une telle ampleur. Ça n’arrive qu’une fois dans une vie. C’est un véritable miracle de Noël", confie-t-il avec émotion.
Un tel succès soulève inévitablement des questions financières. Beaucoup se demandent si cette renaissance musicale a généré un véritable pactole pour les ayants droit de Claude François, notamment ses fils Marc et Claude François Jr. La réalité, cependant, est plus complexe et plus nuancée. Comme l’expliquent les principaux intéressés, il est encore trop tôt pour évaluer précisément les retombées économiques de cet engouement soudain.
Les revenus issus d’un tel phénomène dépendent de plusieurs paramètres. L’utilisation de Le Mal aimé dans la publicité d’Intermarché a nécessité une licence de synchronisation, une autorisation spécifique permettant d’associer une œuvre musicale à des images. Cette licence représente un coût important pour l’annonceur et donne lieu à une rémunération versée aux ayants droit. À cela s’ajoutent les royalties générées par le streaming, qui augmentent au fur et à mesure que les écoutes se multiplient.

Le chroniqueur Fabien Lecœuvre a détaillé la répartition des droits liés à la chanson. Environ 50 % reviennent à Sony Music, la maison de disques du titre. Les 50 % restants sont répartis entre la voix et les paroles. La voix représente 25 %, tandis que les paroles constituent les 25 % restants, partagés équitablement entre les deux paroliers, Terry Dempsey et Eddy Marnay. Les fils de Claude François perçoivent donc une part liée à l’utilisation de la voix de leur père, une somme qui augmente mécaniquement avec le succès du titre.
Mais pour Claude François Jr., l’aspect financier reste secondaire. Il tient à rappeler que l’essentiel se situe ailleurs. Ce qui compte avant tout, c’est de voir l’œuvre de son père continuer à vivre, à émouvoir et à créer du lien entre les générations. Voir des enfants, des adolescents, des adultes de tous horizons se reconnaître dans une chanson écrite il y a plus de quarante ans est, selon lui, la plus belle des récompenses.
Cette histoire illustre avec force le pouvoir intemporel de la musique. Elle montre qu’une chanson n’est jamais vraiment condamnée à l’oubli. Il suffit parfois d’un contexte juste, d’un récit sincère et d’une émotion partagée pour qu’elle renaisse là où on ne l’attendait plus. Ironie du sort, Le Mal aimé, longtemps resté dans l’ombre, est aujourd’hui devenu un symbole d’humanité et de sensibilité à l’échelle mondiale.
Grâce à une publicité de Noël, ce titre a trouvé une nouvelle voix, un nouveau public et une résonance universelle. Une preuve émouvante que certaines chansons portent en elles une force silencieuse, capable de traverser le temps et de toucher les âmes, même plusieurs décennies après leur création.

















































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